La famille de l'Incarnation

La famille de l'Incarnation

menu

Accueil > Actualités > Nouvelles de la Famille > Chemins de vie au Venezuela

Chemins de vie au Venezuela

Le Père Heinz Escorche, FMI, nous partage ce qu’il vit au Venezuela en cette année 2020 où la pandémie s’est rajoutée à une situation déjà difficile.

Je voudrais commencer ce partage en présentant d’abord la situation dans laquelle vivait le Venezuela depuis des années quand est apparu le covid 19.. Notre pays a été à la une des journaux pendant plus d’une décennie et bien qu’aujourd’hui il ne semble plus l’être, le drame de la vie continue de donner le ton à notre paysage quotidien. Voyons sans entrer dans les détails, seulement quatre données qui marquent la dégradation de qualité de vie du vénézuélien.

a) Crise du service d’eau. Dans la Capitale, ce service fonctionne une fois par semaine, pendant deux heures (peut-être). Dans le reste du pays, ce service fonctionne seulement toutes les trois semaines, et parfois il faut attendre des mois. Les hôpitaux ne sont pas exempts de ce drame.

b) Crise d’électricité : A Caracas, nous sommes privilégiés : pas de coupures de courant. Mais dans les autres régions il y a des coupures fréquentes : de trois à six heures. Dans l’ouest, le Zulia surtout, les coupures sont de six heures par jour, et parfois plus, de manière permanente

c) La dollarisation de l’économie. En raison de la crise de la monnaie et de l’hyperinflation, le dollar a remplacé la monnaie nationale.(l’inflation cumulée pour 2019 a atteint 7.375 % . Au départ la dollarisation a été traitée clandestinement, mais aujourd’hui, c’est d’une manière courante, au point que récemment le prix de l’essence a été coté en dollars. Cependant le salaire reste dans la monnaie nationale. Voici quelques chiffres : le salaire minimum est de 1.500.000. Bs., mais le kilo de fromage varie aujourd’hui entre 600.000 et 800.000 Bs. Le dollar se cotise aujourd’hui, 25 septembre, à 435.000 bs. pour 1 dollar

d) Crise d’essence. C’est la plus récente. Elle a été annoncée presque en même temps que l’arrivée du covid 19, en Mars. Aujourd’hui il y a un plan pour rationner ce service ; ce qui provoque des files d’attente de voitures dans les stations-service de plus de 1 km. Et vous pouvez attendre 48 heures pour arriver à remplir votre réservoir. On estime qu’avant le confinement le Venezuela consommait environ 120.000 barils d’essence par jour. Et que maintenant le gouvernement n’en avait plus qu’environ 6.000 par jour pour approvisionner l’ensemble du pays.

Ces services communs ont subi une détérioration progressive au cours des 2 ou 3 dernières années, jusqu’à ce qu’ils deviennent monnaie courante aujourd’hui. Une situation humanitaire qui est devenue un mode de vie. Compte tenu de ce tableau préliminaire nous ne savons pas si la pandémie est un phénomène qui est venu accentuer la crise ou si la crise a été camouflée dans la pandémie.

Alors y a-t-il des signes de vie en tout ça ? Oui, absolument ! D’où la motivation de regarder attentivement ce moment inédit pour découvrir « les chemins de bonheur que je trouve dans ma vie et autour de moi. Et comment ils m’aident à vivre ».

Chemin d’apprentissage et de croissance :
Tout d’abord, je voudrais partager l’expérience d’une attitude qui a été ouvertement divulguée au cours de cette pandémie, et qui consiste à réinventer la vie de cette période d’arrêt, en vivant la crise comme une occasion de grandir. Que de quelque chose qui détruit nos vies, nous devons aussi apprendre. S’est élevé le niveau de conscience de la planète et notre capacité pour l’acceptation, la valorisation, l’adaptation, la patience, la tolérance. C’est un test difficile, mais grâce à cela, nous réalisons une croissance interne.


Je me souviens de la célèbre phrase du P. Baudouin :
« Accueillir le siècle tel que la révolution l’a engendré ». Lui, bien qu’il ne connaissait pas les techniques d’auto-assistance, il sut s’adapter aux changements de son temps et à son adversité.
Le grand paradoxe de ce phénomène est que le monde était soumis par l’homme à un rythme brutal. Mais le monde s’est arrêté et l’homme doit s’adapter au changement, sinon nous continuerons à augmenter le nombre de morts. Cette pause de la crise mondiale est l’occasion de valoriser l’homme en tant qu’individu, de grand potentiel et qui a aussi sa vie commune. Avec cet homme et cette femme dans leur vulnérabilité et leurs capacités, je veux partager l’expérience de la vie.

Chemin d’acceptation et d’esprit d’entreprise.
La capacité d’accepter, dans le contexte vénézuélien, peut avoir deux lectures opposées. L’une comme résignation qui se termine en un conformisme fatidique, et l’autre en un processus actif, où je cède pour comprendre que je ne peux pas contrôler le processus, mais si je peux contrôler mon attitude envers le processus ; une attitude de flexibilité, parce que c’est un processus intrinsèquement instable. C’est pourquoi les durs (ou perfectionnistes) ne jouissent pas de ce moment, parce qu’ils essaient de contrôler un processus qui n’a rien de processus. En ce sens, je pense à deux frères entrepreneurs ; lui, il est à la retraite de l’Etat ; elle, ne l’est pas encore. Avec leurs deux salaires, ils ne peuvent subsister. Ils ont donc décider de vendre des crèmes glacées, faites à la maison. Avec la crise d’essence ils ont passé 48 heures à faire la queue pour un plein d’essence. Et maintenant ils peuvent donc utiliser leur voiture pour faire leurs emplettes et préparer leurs crèmes glacées et aller à l’endroit où ils les vendent. Ils sont encouragés par la bonne vente réalisée. Ils se soutiennent mutuellement, et en plus maintiennent une bonne relation avec leurs clients. Cela couvre le coût des médicaments de leur mère malade et d’autres dépenses nécessaires. Dans cette situation de pandémie ils se sont adaptés à toutes les mesures pour ce commerce et se sont davantage concentrés sur leur espace familial. Ils travaillent en semaine méthodiquement, mais chaque week-end, ils ont la joie de continuer la vente des crèmes glacées.

Chemin de conscience du présent
Aujourd’hui il faut être connecté au présent qui nous touche. Nous devons éviter deux excès ; l’excès de l’avenir parce qu’il crée l’angoisse et la peur ; et l’excès du passé, parce qu’il génère de la tristesse (le cas de nos aînés).L ’une des insistances du P. Baudouin nous est d’une grande utilité : « Aujourd’hui et ici ». C’est ce qui est le plus conforme selon Dieu, c’est à dire, suivre Jésus en accueillant le moment présent. S’adapter aux circonstances défavorables et se connecter au présent, sont les deux attitudes exigeantes de l’école de croissance du P. Baudouin pour cette période de pandémie.
Dans mon cas personnel, j’avais planifié mon année sabbatique qui a dû être modifiée plusieurs fois. A la fin de cette année, la pandémie s’est déclarée dans le pays. Le futur proche a disparu, et le présent s’est présenté. Simultanément les églises ont été fermées et toutes les célébrations religieuses prévues pour la Semaine Sainte ont été suspendues. Et subitement nous nous retrouvons dans une Eglise sans Communauté visible. Dans une atmosphère extérieure de silence et de dépeuplement qui est venue accentuer le statut d’un pays en crise. Il fallait nécessairement affronter la réalité de la pandémie pour y remédier sans la blâmer, ouvrir nos sens pour voir comment nous y adapter sans perdre le lien avec l’autre et surtout intérioriser mon appel premier, (ma vocation) d’abord. Un réseau de communication a été rapidement créé pour connaître la situation des voisins, les réseaux de prière pour les malades, la création d’une banque de médicaments par WhatsApp et même l’Eucharistie célébrée en petits groupes et à huis clos. Nous échangeons des sourires au lieu d’embrassades. Nous envoyons des messages -texte, au lieu de faire des visites. Tout cela pour nous encourager et manifester notre solidarité. La distance sociale est (était) une expression de respect et une utilité sanitaire. Puis nous avons connu la réalité de la mort : le nombre de victimes avec des noms précis et dont l’un des proches avait émigré vers d’autres pays. Et parfois la mort a fauché des migrants dont les parents étaient restés au pays. Dans les deux cas une douleur inconsolable. Et les messages par réseaux étaient le moyen de donner du réconfort et de manifester notre proximité spirituelle à laquelle ils ont répondu avec gratitude.
De cette façon mon instabilité émotionnelle fut de courte durée, juste le temps pour m’adapter au changement de programme en raison des circonstances du moment et orienter mon ministère au service du prochain et aux desseins de Dieu.

Nous pouvons conclure que, en attendant de surmonter ce moment de pandémie, la vie continue d’ouvrir son chemin dans les difficultés présentes. Nous voulons nous concentrer sur la vie et nous apprécions davantage ceux que nous avons : la famille, les personnes âgées. Les médias sociaux sont devenus de véritables instruments de communication et d’évangélisation. Les FMI ont organisé le service de trois cantines pour nourrir les groupes d’enfants, avec l’aide de leurs mères. Ici la collaboration et l’engagement se maintiennent debout. Bien des choses restent à partager mais nous pouvons affirmer qu’il existe encore de nombreux chemins de vie ouverts à la semence de la Parole.


Heinz ESCORCHE fmi,